jeudi 13 juillet 2017

L'Esprit de Vacance (7) Contre le Travail


Le travail est le plus grand affront et la plus grande humiliation que l’humanité ait commis contre elle-même. Herman J. Schuurman 



La fameuse maxime latine : "Post coïtum omne animal triste" pourrait être aujourd'hui actualisée de la manière suivante : "Post electio omne civis triste". En effet, après l’orgie électorale à huit tours vécue par les français, le citoyen inspiré ne peut ressentir qu’une profonde tristesse en entendant les petits soldats de la "société civile", nouvellement élus, ânonner une novlangue managériale dont les anglicismes dissimulent mal un néant politique, philosophique et existentiel. Tout çà pour çà ? Tout ces changements pour que rien ne change ou plus exactement pour que l'on ne change rien d'autre que la vitrine du magasin avec de nouveaux mannequins habillés à la mode du moment, celle de l'expertise. Si les gérants ont changé, les propriétaires restent par contre toujours les mêmes et veillent dans l'arrière boutique à l'organisation et aux comptes du magasin !

"Ceux qui ont besoin de l'expert, écrivait Guy Debord, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l"ignorant." Nous l’avons souvent dit, notamment dans une série intitulée Experts et Visionnaires : ce n'est pas tant d'experts et de gestionnaires dont nous avons besoin - ces gardiens du système sont légion - mais de visionnaires - si rares et si précieux - capables de nous libérer de la transe collective propre aux sociétés marchandes qui érigent l’économie en vision hégémonique du monde. Ce sont de tels visionnaires qui ont conçu, il y a des dizaines d'années, l'idée de revenu universel proposé par Benoît Hamon lors des dernières élections présidentielles. Une proposition qui a mis la question du travail, de sa valeur et de sa raréfaction, sur le devant de la scène en ouvrant un débat sur notre modèle de société à l'heure de la révolution numérique.

Et si donc nous profitions nous aussi de la période des vacances pour réfléchir à la façon dont nous perdons notre vie à la gagner ? C’est dans cet esprit que l’on peut relire, allongé au bord de l’eau ou assis à l’ombre d’un arbre, la série de six billets consacrée par le Journal Intégral à l’Esprit de Vacance. Ces billets proposent "en même temps" une apologie de la vie créatrice et spirituelle, et la critique d'un travail qui, à travers l'extorsion de la plus-value, est la substance même de la valorisation capitaliste. Marx qualifiait de "sujet automate" la dynamique aveugle de cette valorisation qui anime les sociétés marchandes comme elle aliène l'être humain en réduisant la richesse qualitative de la vie subjective et intersubjective à la misère quantitative de la survie économique fondée sur la compétition et la lutte de tous contre chacun.

Dans la continuité de cette série sur l’Esprit de Vacance, nous vous proposons la recension d’un ouvrage de Giuseppe Rensi, paru en Italie en 1923 et intitulé Contre le travail, traduit et édité pour la première fois en France par les éditions Allia. Selon David Caviglioli : « Le point de départ de sa réflexion est brutal: "tous les hommes haïssent le travail", ce fardeau "odieux", cette "nécessité inférieure de la vie de l’espèce" dont il faut se libérer pour s’élever spirituellement et vivre une "vie spécifiquement humaine". La thèse centrale de Rensi est que le travail est, "toujours et essentiellement", un esclavage. L’employé est certes mieux indemnisé que l’esclave, mais les deux conditions consistent à "asservir sa propre activité au profit d’autrui". Chez lui, comme chez Marx, il y a "travail" quand une pratique s’accomplit en vue d’un résultat extérieur à elle-même... Toute pensée politique devrait considérer l’obligation de travailler comme une malédiction.» 

Nous le verrons dans le prochain billet : loin d'être une malédiction transhistorique, le travail en tant qu'il est une dépense d'énergie indifférenciée, mesurée par le temps, sans référence à un contenu concret, est une construction sociale propre à la modernité capitaliste. Déconstruire et refuser cette "évidence" centrale du travail c'est s'insurger contre l'emprise de l'idéologie dominante pour revendiquer une autonomie et une liberté créatrices indispensables au processus d'individuation et à l'intelligence collective au sein de communautés vivantes. C'est aussi transformer notre tristesse post-électorale en réflexion pour faire émerger une énergie libératrice qui, selon le groupe Krisis, auteur du Manifeste contre le travail : "brise le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail". Une telle énergie est un excellent antidote au fantasme entrepreneurial et au prurit managérial qui transforment aujourd’hui la parole publique en discours d'entreprise et la République Française en "Start-up nation" selon les vœux de Mr. Macron, nouveau président directeur général de la société FRANCE SA.

De l’économie à l’écosophie 

Et si, pendant que vous y êtes, vous profitiez de ces vacances studieuses pour lire - ou relire - les deux billets précédents ? Le sociologue Michel Maffesoli y décrit le nouvel esprit du temps comme celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. A travers la démarche économique, l’individu moderne utilise la rationalité instrumentale pour transformer son milieu d’évolution en un environnement destiné à produire et exploiter des ressources naturelles, humaines et symboliques. A travers la démarche écosophique, l’individu post-moderne chemine de manière sensible sur cette "voie du milieu naturel, social et symbolique" qui est celle de l'individuation à travers un développement intégral.

Ce mouvement progressif de transmutation de l’économie en écosophie inspire de nombreuses réflexions individuelles et collectives dont nous nous faisons régulièrement l’écho. Ces réflexions déconstruisent le fétichisme de l’abstraction propre à la modernité tardive pour imaginer, entre autre, une "sortie de l’économie" qui est aussi celle du travail. Ces réflexions ont trouvé un écho institutionnel (très assourdi) durant la campagne présidentiel à travers le projet de revenu universel qui permet d’imaginer une vie en partie libérée de l’obligation de travailler c'est à dire, en fait, de participer à l'accumulation du capital. En interrogeant la centralité du travail dans les sociétés marchandes, B. Hamon est devenu d’un coup la cible de tous les partis, sans exception, qui se sont révélés tels qu’ils sont en vérité : des agents plus ou moins conscients d’une valorisation capitaliste fondée sur l’exploitation du travail vivant. 

Si nous nous intéressons aux réflexions de Giuseppe Rensi, c’est qu’elles permettent de nourrir les nôtres aujourd’hui dans un contexte qui a totalement changé. Rensi écrivait ce livre en 1923, en plein essor du capitalisme industriel porté par cette nouvelle organisation scientifique du travail qu'est le fordisme. Contrairement à nombre de penseurs de son temps, il jugeait impossible d’échapper à la malédiction du travail : « L’histoire humaine est une impasse, et les générations d’hommes qui s’y succèdent se heurteront toujours au même mur. La situation est "sans espoir": "tout plan, projet ou tentative pour apporter une solution rationnelle, définitive ou, au moins, satisfaisante au problème posé par le travail est un pur fantasme romantique, une fantaisie juvénile." » 

Un tel jugement semble aujourd'hui dépassé dans nos sociétés de l’information et de l’automatisation où, suite à la révolution numérique, nombre de métiers exercés par les travailleurs européens pourraient bientôt disparaître. Certains estiment que, dans les trente prochaines années, près de 43 % des travailleurs au sein de l’Union Européenne connaîtront une automatisation de leur activité. Dès 1958, Annah Arendt analysait l’avènement d’une "société de travailleurs sans travail", c'est-à-dire une société fondée autour de la valeur travail dans un monde où le travail se raréfie

Penser l’impensable 


Parce qu’elles n’arrivent pas à faire le deuil d’un monde disparu, nos sociétés s’enferment dans le déni au lieu de considérer cette nouvelle situation comme un défi évolutif. Face à un tel déni, il devient urgent de penser à nouveau frais l’activité humaine et de remettre en question l'idolâtrie capitaliste du travail en proposant une vision émancipatrice de l’être humain, libérée de l'économisme dominant. C’est une telle démarche qui a guidé les membres groupe Krisis en 1999 dans leur fameux Manifeste contre le travail

« Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici un rôle de catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de penser et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et il n'y a aucune raison de regretter son trépas... 

La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation social, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidaristation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé.» 

Cette réflexion estivale sur le travail, que nous approfondirons dans notre prochain billet, a pour but d’imaginer et d’entrevoir le saut évolutif vers un niveau historique plus élevé où des "communautés écosophiques" inventeront de nouvelles formes de conscience, de subjectivité et d'organisation à travers lesquelles l'être humain participe de manière sensible et créatrice à son milieu naturel, social et spirituel. Aujourd’hui, il devient plus que jamais urgent de penser l’impensable : à l’ère de l’information, la métamorphose de l’économie en écosophie correspond à la fin de la société du travail et à l’avènement de nouvelles formes socio-économiques fondées sur l’intelligence collective. 

Une approche visionnaire et intégrale est nécessaire pour penser une telle métamorphose qui concerne la totalité de l’être humain à travers une transformation de la conscience, de la culture et de la société. "Contre le Travail" pourrait vite devenir le nouveau mot d’ordre de tous ceux qui participent de manière créative à la dynamique de l’évolution humaine. Une manière de résister spirituellement à l'hégémonie de la rationalité instrumentale qui s'exprime à travers l'économisme dominant. Une résistance créatrice qui, contre toutes les formes de servitude - fût-elle volontaire - affirme la dimension sensible et qualitative, éthique et communautaire, évolutionnaire et transcendante de l'être humain.

Peut-on être "contre le travail" ? David Caviglioli

La question du travail a fait une apparition discrète et inattendue pendant la dernière campagne présidentielle, et ça n’a pas servi celui qui l’a posée sur la table. En popularisant l’idée d’un revenu universel, donc d’une possibilité de vivre sans travailler, Benoît Hamon a été le premier prétendant à la présidence à admettre, même discrètement, un fait qui, pourtant, ne fait pas débat dans la population: que le travail est pour beaucoup une obligation pénible, voire douloureuse, qu’on accepte par fatalité mais dont on se passerait bien. Cela, Benoît Hamon ne l’a jamais dit. Il prenait des détours, en s’emparant par exemple du sujet de l'"épuisement professionnel". Le burn-out était une manière habile de parler du travail comme d’un genre de souffrance, même si c’était une manière assez superficielle de le faire, puisqu’elle ne reconnaissait de cette souffrance que les formes les plus extrêmes. Comme si, avant de perdre le sommeil pour de bon et de fondre en larmes dans son métro, le cadre intermédiaire surmené ne souffrait pas. 

Étonnamment, vu la centralité qu’il a dans nos vies, le travail est la chose invisible du débat politique. On n’en parle généralement que pour définir son cadre: le temps qu’on y passe, la rémunération qu’on en tire, les formes contractuelles qui l’organisent. On montre à la télévision des chômeurs qui aimeraient avoir un travail, ou des salariés qui craignent de perdre le leur. On ne l’envisage que par l’extérieur. Ce qui se passe dedans, ce qu’on fait pendant, les tâches qui sont demandées, le contenu des relations de travail, en revanche, ne sont l’objet d’aucune querelle entre les partis. 

Hamon, en évoquant la raréfaction prochaine de l’emploi sans y voir une apocalypse, en voulant même l'anticiper, s’est d’ailleurs attiré les foudres de tous ses opposants. On n’a jamais entendu autant de fois en si peu de temps que le travail était source de "dignité". Valls, Macron, Fillon l’ont seriné. (L’idée est étrange, quand on y réfléchit. L’homme serait naturellement dépourvu de dignité, jusqu’à ce qu’un patron la lui procure.) A sa gauche aussi, sa critique du travail est mal passée. Jean-Luc Mélenchon a dit ne pas vouloir "se résigner à l’idée que l’on travaille pour souffrir". Nathalie Arthaud a dit que "la société a besoin du travail humain" et que, dans une société libérée, il "pourrait être une source d’épanouissement". On a découvert, à cette occasion, que tous les partis étaient des partis travaillistes. 

Le travail est un esclavage

On comprend mieux cet étonnant consensus après la lecture d’un vieux livre qui n’avait jamais été édité en France, jusqu’à ce que les excellentes éditions Allia s’en chargent. Contre le travail de Giuseppe Rensi a paru en Italie en 1923.... Un mot sur l’auteur : avocat et philosophe né en 1871, venu du socialisme, ennemi du régime fasciste, il a été banni de l’université en 1927, brièvement emprisonné en 1930. Il est mort en 1941. La police a interdit ses funérailles. Il était de ces penseurs avant tout sceptiques qui n’ont jamais appartenu à une école. Il n’aimait ni les fascistes, ni les marxistes, ni les libéraux. Il était l’ennemi de tout "dogmatisme rassurant", des "malversations" de la pensée, des "mesquins subterfuges philosophiques". Cette solitude de vieux poète atrabilaire lui a valu d’être ignoré de son vivant. Il est aujourd’hui vu, et ce sera le seul label qui lui servira de cercueil, comme un précurseur du situationnisme.

Ses écrits sur le travail annoncent assurément le "Ne travaillez jamais" de Guy Debord. La thèse centrale de Rensi est que le travail est, "toujours et essentiellement", un esclavage. L’employé est certes mieux indemnisé que l’esclave, mais les deux conditions consistent à "asservir sa propre activité au profit d’autrui". Chez lui, comme chez Marx, il y a "travail" quand une pratique s’accomplit en vue d’un résultat extérieur à elle-même. Un chauffeur de bus conduit son bus pour ne pas être licencié, pour toucher un salaire, pour assurer la continuité du service public ou rapporter de l’argent à sa société - soit rien qui ait un quelconque rapport avec la conduite d’un bus. 

Le "travailleur" et le "joueur"

Rensi distingue en cela le travail du "jeu". Le jeu aussi réclame un effort, cet effort peut même être douloureux, mais il est réalisé pour lui-même. Ainsi, l’artiste est un joueur plus qu’un travailleur. Pareil pour le philosophe, le scientifique, le politicien, l’homme d’affaires, le journaliste. Rensi congédie toute pensée du travail qui engloberait à la fois l’écriture d’un opéra et le bitumage d’une route. Tout système aboutit à la formation deux classes: "celle qui travaille et celle qui joue". Ça se produit quand une classe acquiert la possibilité de "décharger sur d’autres le travail proprement dit", afin de se consacrer "à l’oisiveté et au jeu (de la science, de l’art, de l’étude, de la direction politique, intellectuelle et morale de la société)." 


Rensi vise évidemment la bourgeoisie, mais pas uniquement. Il note par exemple que les dignitaires syndicaux et militants du prolétariat cherchent avant tout, eux aussi, à «abandonner leur travail (…) et passer au jeu consistant à ‘organiser’, à ‘faire de la propagande’, à ‘agiter’.» C’est cela qui, selon lui, explique «les propos enthousiastes sur la fonction du travail ressassés de façon toujours plus récurrente et sonore dans les milieux ouvriers ou dans les journaux prolétaires.» Le point de départ de sa réflexion est brutal: "tous les hommes haïssent le travail", ce fardeau "odieux", cette "nécessité inférieure de la vie de l’espèce" dont il faut se libérer pour s’élever spirituellement et vivre une "vie spécifiquement humaine". «La rationalité et la spiritualité humaines, écrit-il, exigent que l’homme ne travaille pas ou ne travaille que s’il en a envie et comme cela lui chante, au gré de son caprice, presque toujours en jouant.» 

D’où un paradoxe sans issue. Le grand malheur humain, dont on voudrait que la politique nous débarrasse alors qu’elle ne le peut précisément pas, est que le travail est la condition du passage «de la vie purement animale à la vie humaine, à la possibilité d’atteindre le développement spirituel que celle-ci oppose à celle-là. Mais, dans le même temps, il se présente comme l’obstacle le plus insurmontable à la réalisation, à la participation et à la jouissance d’un tel développement spirituel.» Ainsi, il fallait la société du travail pour qu’il y ait une littérature, mais c’est ce même travail qui, jour après jour, empêche la plupart des gens de lire et d’écrire. 

L’"incommensurable ânerie" des marxistes

La littérature hostile au travail est abondante. Mais, par optimisme, elle se préoccupe souvent d’imaginer, voire d’annoncer l’avènement d’une société sans travail, ou d’une société du travail libéré. Pour la tradition marxiste, le travail n’est aliénant que dans la mesure où il est organisé par le capitalisme. Dans un monde post-capitaliste, le travailleur et son travail pourraient se réunifier, et l’ouvrier serait enfin heureux à l’usine. D’autres prédisent la nécessité d’une réduction du temps de travail, comme Paul Lafargue dans son célèbre Droit à la paresse, paru en 1880.

Giuseppe Rensi
Rensi est plus pessimiste. L’histoire humaine est pour lui une impasse, et les générations d’hommes qui s’y succèdent se heurteront toujours au même mur. Le travail-esclavage, dit-il, est une nécessité, qui a sa propre légitimité morale et juridique. On ne démontrera jamais qu’il est injuste de forcer des hommes à travailler contre leur aspiration à l’oisiveté (le livre s’ouvre même sur cette démonstration). La situation est "sans espoir": « tout plan, projet ou tentative pour apporter une solution rationnelle, définitive ou, au moins, satisfaisante au problème posé par le travail [est] un pur fantasme romantique, une fantaisie juvénile.» 

Il est notamment très sceptique vis-à-vis des marxistes et de leur "incommensurable ânerie". Qu’un régime soit nommé communiste ou capitaliste, "trois mille ouvriers dans une usine" seront toujours "trois mille ouvriers dans une usine". Qu’ils soient des "appendices de la machine", comme le déplore le Manifeste du Parti communiste, ou qu’ils deviennent leurs "maîtres", comme il l’espère, ne fait aucune différence. Les systèmes socialistes, "au reste mille et une fois vainement tentés", sont pour Rensi "d’infimes palliatifs", "comme de se tourner et de se retourner dans le lit de douleur du travail de l’humanité". Il note que la société soviétique (il écrit son livre en 1923, rappelons-le) a elle aussi vu naître une classe de "joueurs", de dirigeants et d’artistes, en clair une bourgeoisie avec un autre nom, profitant du travail accompli par d’autres. 

Car le paradoxe du travail, ce mode d’organisation qui permet d’entrevoir ce qu’est la liberté humaine pour en interdire immédiatement l’accès, reflète le paradoxe cruel et indépassable de nos existences: « La vie exige l’immédiateté, d’être libérée de toute forme, alors qu’elle ne saurait avoir lieu que sous des formes et qu’elle s’empêtre ainsi dans une contradiction inextricable.» Toute personne ayant déjà songé à cesser de travailler s’est confronté à cette pensée, bien plus terrifiante que le coût social encouru: hors du travail et de sa contrainte, existe-t-on vraiment? Le travail nous aliène, certainement, mais de quoi? 

Contre le travail, pour le travailleur

On pourrait penser que "Contre le travail" est un tissu de ruminations dépressives. Il l’est, assurément, et ça en fait déjà un livre formidable, mais il n’est pas que ça. Rensi invite à la méfiance vis-à-vis des discours iréniques sur le travail. Des patrons qui se vantent de travailler 58 heure par semaines sans tomber malades ni manquer le moindre jour et qui ne comprennent pas pourquoi leurs salariés rechignent à en faire autant. De la "corporate culture", de plus en plus invasive, qui voudrait ne voir que des nains de Disney siffler en travaillant.

Il rappelle que ceux qui parlent du travail, à la télévision et dans les journaux, ne travaillent généralement pas. Il donne un sens philosophique à la mauvaise humeur des caissiers, des serveurs, des cuisiniers, des ouvriers, des comptables, des coursiers, des vendeurs, des chauffeurs de taxi, des infirmiers, des policiers, etc., et soutient que toute pensée politique devrait considérer l’obligation de travailler comme une malédiction. 

A défaut de l’abolir, il faut haïr le travail, ne serait-ce que pour aider les travailleurs. Dans un chapitre de son livre, Rensi explique que si le goût de travailler est une vertu morale, alors il sera «rétribué dans la seule mesure où maintenir en vie le travailleur est nécessaire. Il n’y a donc pas lieu d’augmenter cette rétribution au-delà du minimum requis par le jeu des forces économiques.» Voilà pourquoi, écrit-il, le travail est globalement présenté comme un «phénomène ethico-religieux de grande importance». A l’inverse, toute revendication favorable au travailleur ne peut que reposer sur l’idée que le travail est «grossier et matériel, pénible, nuisible et triste». Il est évidemment inutile de préciser que l’élection d’Emmanuel Macron, notre nouveau manager en chef, vient de repousser, une nouvelle fois, le moment où on le reconnaîtra. 

Ressources

On ne peut envisager un saut évolutif vers cette autre forme d'organisation sociale que serait une "communauté écosophique" sans déconstruire cette "évidence" centrale qu'est le travail dans nos société marchande. Et si vous profitiez des vacances pour approfondir cette réflexion en imaginant des stratégies créatives pour "sortir de l'économie" ? Voici ci-dessous quelques sites et quelques textes qui pourront vous accompagner dans cette réflexion :

Peut-on être "contre le travail" ? David Caviglioli. Site de L’Obs

Contre le travail par Giuseppe Rensi. Traduit de l'italien par Marie-José Tramuta. Précédé de L'Audace de Giuseppe Rensi par Gianfranco Sanguinetti. Allia, 144 p., 12 euros. Site des Editions Allia

Le site des éditions Allia propose les recensions de l'ouvrage de Rensi parues dans l'Obs, La Cité, Le Lorgnon mélancolique, Pileface, Palim-Psao, l’Écologiste. .

"Contre le travail" Un dossier sur l’ouvrage de Rensi avec la présentation du livre, la préface de Gianfranco Sanguinetti : L’audace de Giuseppe Rensi, plusieurs extraits et la Table des Matières. Site pileface 

A propos de "Contre le travail" de Giuseppe Rensi  Par Benoît Bohy-Bunel. Une note de lecture très intéressante qui fait le lien entre les positions de Rensi et celles défendues par la Critique de la valeur. Site Critique de la Valeur 

Manifeste contre le Travail  Krisis. En intégralité sous forme de brochure imprimable. Site Critique de la Valeur.

Que signifie être contre le travail ? de Robert Kurz Une critique du travail inspirée par la Critique de la valeur. Site Critique de la Valeur

A propos de Herman J. Schuurman  Toujours contre le travail. Éloge des libertaires hollandais du groupe De Moker par Clément Homs Site Critique de la Valeur 

André Gorz, le philosophe qui voulait "libérer les individus du travail". Entretien avec Anselm Jappe. A propos du revenu universel d’existence. Paru dans l’Obs. Site Critique de la Valeur. 

Textes contre le Travail  Vingt textes contre le travail par les auteurs du courant de la Critique de la Valeur. Site Critique de la valeur. 

Dans Le Journal Intégral

Devoir de Vacance  Une présentation synthétique des six billets de la série L’Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0.


Experts et Visionnaires, une série de trois billets : La Docte Ignorance des Experts, Intégrer la Complexité, la Fin d’un monde.

Les monnaies libres (1).  Les monnaies libres (2) Un paradigme post-capitaliste

A lire les textes proposés dans le libellé  Sortir de l’Économie

jeudi 22 juin 2017

Civilisation, Décadence, Ecosophie.


Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. G. Bernanos

Une image "écosophique" par Elena Ray
En France, nous voici donc à la fin d'une très longue séquence électorale de plus d'un an qui aboutit simultanément à l'effondrement des partis traditionnels suite à une vague de "dégagisme", et à une recomposition de la vie politique exprimant en partie et en retard l'évolution des mentalités et des idéologies. Si l’on veut comprendre cette évolution, mieux vaut être à l’écoute des synchronicités qui signalent les mouvements de fond à l’œuvre dans la conscience collective : en quelques semaines, trois intellectuels français viennent de publier trois livres sur la nature des civilisations, de leurs décadences et de leurs métamorphoses. Décadence de Michel Onfray, Civilisation de Régis Debray et Ecosophie de Michel Maffesoli : trois titres qui, chacun en un seul mot, résume la vision du monde et de l’histoire propre à chacun de ces auteurs. 

Vision tragique chez Michel Onfray qui relate la genèse et la grandeur, le déclin et la dissolution de la civilisation judéo-chrétienne ; vision fataliste chez Régis Debray observant d’un œil ironique cette "joyeuse apocalypse" qu’est le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain ; vision phénoménologique et descriptive chez Michel Maffesoli, témoin inspiré des mutations socio-culturelles qui décrit avec minutie l’émergence d’une nouvelle vision du monde fondée sur une sagesse commune – l’Ecosophie – en même temps que s’achève dans une lente agonie le cycle abstrait et rationaliste d'une "vieille  modernité" âgée de cinq siècles. 

La parution simultanée de ces trois ouvrages est, en soi, un signe des temps à méditer et à décrypter. Les écrivains sont des sismographes dont la sensibilité enregistre le mouvement des plaques tectoniques de l’esprit qui fondent et défont les civilisations humaines. Comme l’écrivait Georges Bernanos : « Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. » Prisonnière de l'économisme dominant et de réflexes technocratiques d'un autre âge, la classe politique s'avère incapable de penser les enjeux  de civilisation au cœur de la crise systémique que nous devons affronter. 

Penser en terme de  civilisation c'est regarder la diversité des phénomènes sociaux et culturels à partir d'une perspective globale, elle-même inscrite dans la longue durée de l'histoire et de l'évolution humaines. Inspirés par des modèles développementaux nés de nombreuses recherches en sciences humaines, nous nous inscrivons pour notre part dans une vision évolutionnaire de l’histoire. Ces modèles développementaux décrivent un mouvement évolutif qui régit aussi bien les individus que ces organismes vivants que sont les sociétés humaines. Ces modèles nous permettent d’envisager l’histoire, à la manière d’Hegel, comme le déploiement de l’Esprit dans le temps. D’où la remarque de H.F Amiel à laquelle nous souscrivons : « Au fond, il n'y a qu'un seul objet d'études : les formes et les métamorphoses de l'esprit. Tous les autres objets reviennent à celui-là; toutes les autres études ramènent à cette étude. » 

Décadence

Si chacun de ces trois auteurs ressent et perçoit un changement d’époque, ils interprètent celui-ci à travers le filtre de leur tempérament et de leur psyché comme de leur filiation intellectuelle et culturelle. Ce filtre détermine leur vision de l’histoire et la façon dont ils imaginent le nouveau cycle en train d’advenir. 

Dans "Décadence", paru fin février, Michel Onfray écrit l’épopée de la "civilisation judéo-chrétienne" qui a forgé l’Occident pendant deux mille ans. L’auteur présente ainsi son ouvrage : « Chacun connaît les pyramides égyptiennes, les temples grecs, le forum romain et convient que des traces de civilisation mortes prouvent… que les civilisations meurent – donc qu’elles sont mortelles ! Notre civilisation judéo-chrétienne vieille de deux mille ans n’échappe pas à cette loi. Du concept de Jésus, annoncé dans l’Ancien Testament et progressivement nourri d’images par des siècles d’art chrétien à Ben Laden qui déclare la guerre à mort à notre Occident épuisé, c’est la fresque épique de notre civilisation que je propose ici. » 

Voilà comment Marie Lemonnier rend compte de ce livre dans l’Obs : « Chacun sait que nos civilisations sont mortelles, disait déjà Valéry en 1919, et c'est bien la mort de l'Occident que ce livre crépusculaire et torrentiel entend annoncer: le judéo-christianisme est "en phase terminale". "L'Europe est à prendre, sinon à vendre", conclut Michel Onfray, après avoir fait le récit d'une civilisation "née d'une fiction", celle de Jésus, et décrit la Shoah comme le "terrible couronnement" de presque deux mille ans d'antisémitisme chrétien ! 

Pour avoir longtemps régné en maître, l'Occident d'Onfray, vu sous l'angle de ses exactions et inquisitions religieuses, s'avère en effet peu glorieux. Quels sont dès lors les candidats à la succession, qui précipiteraient le cadavre dans la tombe? Onfray en conçoit deux possibles: d'abord l'islam, que le philosophe essentialise conquérant, cruel, et voit «en pleine santé» ("nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur") quand on pourrait, au contraire, en décrire la déliquescence; ensuite le trans-humanisme, propre à fabriquer la civilisation d'après les civilisations. » (Onfray décrète la "mort de l'Occident")

Civilisation

Dans "Civilisation. Comment nous sommes devenus américains", paru début Mai, Régis Debray tente de répondre à ces questions : « C’est quoi, une civilisation? Comment ça naît, comment ça meurt? L’effacement de la nôtre nous aide à répondre à ces questions vieilles comme le monde. De la CIA au rap, de House of Cards à Baron noir, des primaries à nos primaires, c’est cette imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine que Régis Debray dévoile avec une gaieté frondeuse, en reliant les menus faits de notre quotidien à l’histoire longue de l’humanité. Illustrée par l’exemple de la Grèce antique face à l’Empire romain, l’invariable grammaire des transferts d’hégémonie éclaire notre présent d’une façon insolite et pénétrante. Une prise de recul qui, tout en abordant de plein fouet l’actualité, surprendra également pro- et anti-américains. » 

Dans un article de Libération intitulé Debray ou le déclin de l’empire européen, Laurent Joffrin évoque ainsi cet ouvrage : « Régis Debray, chroniqueur ironique du monde d’hier, adepte du pessimisme souriant, annonce notre décadence sans s’en émouvoir outre mesure, pariant qu’une civilisation nouvelle, venue de l’ouest, remplacera la nôtre et que l’humanité, somme toute, ne s’en portera pas plus mal. » 

Dans un article du Temps, Alain Campiotti évoque les lectures qui ont nourries la réflexion de Debray : « Paul Valéry, par exemple, constatant il y a près d’un siècle que l’Europe aspirait «à être gouvernée par une commission américaine». Ou Simone Weill, prévoyant en 1943 que l’humanité allait perdre son passé par l’américanisation de l’Europe puis du globe. Si Debray se replonge avec mélancolie dans ces écrits anciens, c’est qu’à ses yeux le désastre a eu lieu. Il y avait une civilisation, dit-il, définie par le temps, l’écrit, le drame de vivre, l’intérieur, l’être et la transmission. Elle s’est affaissée devant une autre, dominée par l’espace, l’image, le bonheur obligatoire, l’extérieur, l’avoir et la communication. Et c’est un grand malheur parce que nous y avons perdu «le sens de la durée et le goût des perspectives» … Mais il faut s’y faire, dit l’ancien guérilléro. Les civilisations durent grosso modo cinq siècles, et l’américaine n’en est qu’à son deuxième. » (Debray et les débrayeurs

Ecosophie 

Dans son dernier ouvrage intitulé "Ecosophie", paru en Janvier, Michel Maffesoli évoque, quant à lui, le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". Si on en a moins parlé de ce livre que des deux précédents, c’est que son auteur est moins médiatique et s’il est moins médiatique c’est que sa pensée, plus exigeante et nuancée, n’est réductible ni aux conformismes de pensée, ni aux slogans, ni aux polémiques qui font le « buzz » et le « clash » dont s’alimentent médias et réseaux sociaux. 

Ce livre est ainsi présenté par son éditeur : « Il est une nature des choses et on a eu la prétention de la changer. La dévastation du monde, naturel et social, en est la conséquence la plus évidente. Le refus des constructions sociales "contre-nature", abstraites et rationalistes, commence à se faire jour. D’où le besoin de fonder l’être-ensemble sur un sens (une sensibilité) commun, sur une accommodation collective à la nature des choses. C’est l’enjeu de ce livre que de repérer les courants qui silencieusement animent la nature en question. Ce que l’on nomme ici sensibilité écosophique. » 

Ceux qui s’intéressent, comme nous, à une telle réflexion inspirée peuvent se référer au précédent billet dans lequel l’auteur explicite sa pensée et sa conception de l’histoire qui rejoint, en partie, celle développée à partir d’une vision intégrale. Au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, Maffesoli oppose « une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent et, partant, dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 


Sombrer avec élégance

Le tempérament et le trajet intellectuel de chacun de ces auteurs va déterminer sa propre vision de l’histoire comme cette vision va elle-même déterminer sa perception du futur : décadence résultant d'une inéluctable entropie pour le premier, métabolisme produit par les échanges entre civilisations pour le second ou métamorphose qualitative pour le troisième. Ni optimiste, ni pessimiste, la vision de Michel Onfray, enracinée dans la pensée grecque, est tragique. Selon lui, "le tragique est celui qui ne craint pas de regarder le réel tel qu'il est et d'en soutenir la vue sans le secours des béquilles religieuses ou politiques qui permettent d'en nier l'existence". A partir de cette perspective les civilisations disparaissent et meurent en obéissant aux lois de l’entropie qui concernent aussi bien les êtres et les les choses que les sociétés.

« Qui, à ce jour, donnerait sa vie pour les gadgets du consumérisme devenus objets du culte de la religion du capital ? Personne. On ne donne pas sa vie pour un iPhone. L'islam est fort, lui, d'une armée planétaire faite d'innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé ; nous vivons englués dans l'instant pur, incapables d'autre chose que de nous y consumer doucement, ils tutoient l'éternité que leur donne, du moins le croient-ils, la mort offerte pour leur cause ; nous avons le passé pour nous ; ils ont l'avenir pour eux, car, pour eux, tout commence ; pour nous, tout finit. Chaque chose a son temps. Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance. » 

Là où la vision de Michel Onfray se veut tragique, celle - fataliste - de Régis Debray observe le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain. Un transfert qui passe par la transmission et la dissémination des valeurs européennes au moment où, selon Max Weber, l'ère chrétienne prend fin avec l'abandon de l'économie du salut au profit du salut par l’économie. Debray écrit : « Le métabolisme est le propre d’une civilisation vivante : elle se transforme au fur et à mesure de ce qu’elle absorbe et stimule chez les autres. Qui la naturalise l’empaille, alors qu’elle se nourrit d’emprunts et d’échanges… Pourquoi les « décadences » sont-elles aimables et indispensables ? Parce que ces moments ne sont pas seulement les plus exquis mais les plus féconds. Parvenue au meilleur de sa fermentation, une civilisation peut alors en inséminer d’autres, auxquelles elle lèguera tout ou partie de ses caractères originaux. Décadence c’est transmission donc rebond, donc survie. Habit de deuil déconseillé. » 

Vitalisme versus Sinistrose

Alors que la vision d’Onfray participe au "Choc des civilisations" décrit notamment par Samuel Huntington, celle de Debray met en avant l'échange entre celles-ci et leurs interactions. Il n’empêche, au-delà de leurs différences, Onfray et Debray s’inscrivent dans une même tradition française - intellectuelle, matérialiste et profondément désenchantée - qui n’est plus à même de rendre compte d’un monde en évolution continue dont la complexité croissante nécessite de mobiliser d’autres modes de perception et de compréhension, plus agiles, plus fluides, plus intuitifs… et moins datés. On ne peut pas voir l'émergence d'un nouveau monde avec les lunettes de l'ancien car celles-ci, ayant fait, littéralement, leur temps sont impuissantes à imaginer le suivant. 


Ces deux auteurs ne font preuve ni d’une grande imagination, ni d’une profonde vision en reconduisant dans le futur les modèles du passé : la pré-modernité d’une religion hégémonique pour Onfray et la modernité d’un techno-capitalisme triomphant chez Debray. L’un et l’autre confondent trop souvent la décadence de notre société avec leur impuissance à imaginer ses métamorphoses alors même que l’approche phénoménologique de Maffesoli lui permet de participer, de l’intérieur, au saut qualitatif né de l’émergence d’un nouveau paradigme. Le réenchantement du monde dont il est le témoin se manifeste à travers une écosophie post-moderne, cette sagesse commune qui, à travers un nouveau rapport entre matière et esprit, intègre archaïsme et modernité en mêlant tribalisme, religiosité et technologie.

C’est ainsi que le processus de décadence apparaît à Maffesoli comme « une forme de transition d’un monde à l’autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines… Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. » 

La sinistrose contre laquelle s’érige Maffesoli est celle d’une idéologie décliniste, bien française, qui tend à justifier toutes les formes de résignation et d'impuissance en dévalorisant de manière systématique les expressions novatrices et transformatrices de cette "palingénésie" qui ressemble beaucoup à la dynamique de l'élan vital au cœur de l'évolution créatrice évoquée par Bergson. En effet, nous souffle le déclinisme dominant, si le monde est foutu à quoi bon agir et réagir ? Sombrons donc avec élégance dans la posture esthétique du dandy, comme le firent certains passagers du Titanic dansant nonchalamment au son de l'orchestre alors que le paquebot coulait.

Une telle attitude, profondément régressive, ne tient pas compte des éléments de régénération et de création qui accompagnent toute décadence. Comme l'écrit Pascal Bacqué dans La Règle du Jeu : "C'est qu'on nous donne à écouter ceux qui n'ont rien à nous faire entendre. Ceux qui racontent le monde, ce sont Hegel ou Dante. Ceux qu'il faut écouter ce sont les créateurs. Parce que le monde n'est monde que s'il s'invente. Le monde crève de leur absence. Qu'on installe à leur place Onfray et Debray, et leur rabâchage doxographique : le monde n'est plus que le bégaiement de lui-même. " (La fondation de Régis Seldon)

L'humeur décliniste ressemble fort à celle des vieillards plus ou moins séniles qui regrettent le bon vieux temps. C'est ainsi que, sans en percevoir la vitalité créatrice, ceux-ci critiquent l'insolence de la jeunesse vis à vis des conformismes, des académismes et des préjugés hérités. C'est ainsi que, sans en percevoir l'intuition radicale, ils ironisent sur les idées nouvelles, toujours étranges à leurs yeux. "Après moi le déluge, maugréent-ils dans leur barbe, c'était mieux avant. Quelle décadence ! " C’est ainsi que certains prophètes de malheur confondent l’épuisement de leur énergie vitale et créatrice avec une fin du monde proclamée haut et fort sur le tombeau de leur jeunesse rebelle. 

Décadence et Métamorphose

Forme symptomatique du nihilisme contemporain, le déclinisme passe totalement à côté de la dialectique évolutive unissant, de manière organique, effondrement et refondation, décadence et émergence, décomposition et recomposition. Selon Satprem : " Nous avons parfois l'impression, dans l'histoire, que les périodes d'épreuve et de destruction précèdent la naissance d'un monde nouveau, mais c'est peut-être une erreur, peut-être est-ce parce que la semence nouvelle est déjà née que les forces de subversion (ou de déblayage) vont s'acharner." Ce pourrait bien être une belle définition de la vague "dégagiste" et "destituante" qui n'en a pas fini de submerger les représentants comme les institutions du "vieux monde".

Dans un récent billet écrit en Mars, intitulé Décadence et Métamorphose, nous réagissions à ce déclinisme ambiant en précisant notre vision évolutionnaire de l’histoire. En fait, pour un regard évolutionnaire, décadence et renaissance sont deux expressions à la fois complémentaires et contradictoires d'une même dynamique créatrice qui se manifeste à travers le mouvement imperceptible et continu de la vie et de ses métamorphoses. Mais aveuglés par les apparences et fascinés par les formes, nous avons perdu l'intuition du mouvement créateur qui les a produit et nous vivons, comme le dit si justement le poète Paul Eluard, dans "l'oubli de nos métamorphoses". 

Nous défendons, pour notre part, une autre philosophie de l’histoire qui, loin du relativisme ambiant, considère celle-ci non pas comme une suite hétéroclite de formes sociales hasardeuses mais comme un continuum évolutif entre ces divers types de sociétés humaines que l’on nomme civilisations. La décomposition d’une civilisation annonce et préfigure des recompositions qui se manifestent au cours de l'histoire à travers l’émergence de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est parce que la décadence d'une civilisation est aussi messagère de ces métamorphoses que la présentation du Journal Intégral est ainsi rédigée : " Chroniques de la fin d'un monde, avec ses diverses crises, le Journal Intégral observe l'avènement d'un nouvel "Esprit du temps" qui inspire penseurs, créateurs et communautés en faisant émerger des formes innovantes de réflexion et de sensibilité". 

Une dynamique évolutionnaire 

La Spirale Dynamique : un modèle développemental
Ce qui manque à Onfray comme à Debray, c’est la compréhension de cette "palingénésie", élan vital qui se manifeste à travers l'évolution créatrice. Une évolution documentée par les nombreux modèles développementaux proposés par les chercheurs en sciences humaines.

Ces modèles définissent les principaux stades de développement régissant aussi bien les individus que les sociétés humaines. A partir de ces modèles développementaux, certains chercheurs ont pu observer comment la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit se manifeste au cours de l’histoire à travers diverses formes de civilisation.

Les civilisations archaïques naissent d’une fusion - magique - entre une subjectivité et sa communauté d’appartenance, comme entre cette communauté et son milieu (naturel et invisible) perçu comme une totalité indivisible à la fois cosmique, statique et close sur elle-même. 

Les civilisations traditionnelles ont remplacé cette fusion archaïque par une domination hiérarchique qui institue la soumission de la subjectivité au groupe et du groupe à une transcendance.

En réaction à cette domination hiérarchique, la civilisation moderne est fondée sur l’émergence de l’individu, l’usage de la rationalité abstraite et la croyance au progrès.

Contre le fétichisme de l’abstraction propre à la modernité finissante, la civilisation cosmoderne - celle qui advient - est fondée sur la participation créatrice de l’individu à une totalité complexe et évolutive. 

Cette cartographie des modèles développementaux nous conduit à penser que le futur de l’Occident ne ressemblera ni à l’hégémonie d’une religion pré-moderne (style Onfray), ni à celle d’une modernité techno-économique (style Debray), mais plutôt à cette forme d’écosophie post-moderne annoncée par Maffesoli : sagesse commune qui naît de la participation de chacun à une totalité organique en développement.

Cette écosophie post-moderne est la matrice à partir de laquelle pourra émerger la civilisation "cosmoderne" annoncée par les penseurs visionnaires de l'évolution humaine. Mais ceci est une autre histoire !... Celle d'une évolution créatrice de la vie/esprit dont nous essayons de faire  la chronique contemporaine au fil des évènements et des phénomènes qui sont autant de signes des temps à travers lesquels elle se manifeste. 

Ressources 

Décadence de Michel Onfray - Civilisation de Régis Debray - Ecosophie de Michel Maffesoli 

Entretien avec Michel Onfray dans Le Point au sujet du livre Décadence. Site Michel Onfray

Extraits de Décadence  Site Michel Onfray

Onfray décrète la "mort de l'occident"  Marie Lemonnier Site de L'Obs

Monsieur Onfray au pays des Mythes  Réponses sur Jésus et le Christianisme. Jean-Marie Salamito éd. Saltvator.  Entretien avec Jean-Marie Salamito  Radio Sputnik sur You Tube.

Michel Onfray, le raisonneur du vide de Matthieu Baumier Site Causeur. Un article au sujet de Michel Onfray, la raison du vide de Rémy Lélian.

Debray et les débrayeurs  Alain Campiotti Site Le Temps

Debray ou le déclin de l'empire européen  Laurent Joffrin Site de Libération

La fondation de Régis Seldon Pascal Bacqué. La Règle du Jeu

jeudi 1 juin 2017

Ecosophie (1) Une Sagesse Commune


La fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Michel Maffesoli

Photo de Christoffer Relander

Les changements politiques vécus en France ces derniers temps sont l’expression visible d’une évolution lente et invisible des mentalités. Et on ne comprend pas grand-chose à ces changements si l’on ne sait ni percevoir ni interpréter cette évolution. A plusieurs reprises nous avons évoqué dans le Journal Intégral les travaux du sociologue Michel Maffesoli, un des interprètes les plus inspirés de cette mutation culturelle. A l'occasion de la parution de son dernier livre, Ecosophie, Michel Maffesoli a accordé un entretien à FigaroVox dans lequel il évoque le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". 

Sa perception aiguisée et sa profonde culture permettent à M.Maffesoli de donner du sens à ce qui ressemble à un chaos apparent. Et ses observations rejoignent en partie celles développées à partir d’une vision intégrale. Ce qu’il oppose au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, « c'est une philosophie "progressive" du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 

Ami d’Edgar Morin comme de Pierre Rabhi, Nicolas Hulot exprime cette dimension écosophique quand il écrit : "Penser écologique c’est penser intégral". Même si sa position est très minoritaire au sein d’un gouvernement dirigé par un nucléocrate, sa nomination au rang de ministre d’État apparaît comme un signe des temps comme l’a été l'émergence de La France Insoumise dans laquelle se sont reconnues les jeunes générations animées par une sensibilité à la fois écologique et humaniste. La réflexion de Michel Maffesoli permet de mieux comprendre cette vague qualifiée de "dégagiste" qui vise à dépasser le paradigme abstrait et technocratique de la modernité, véhiculé aussi bien par la gauche socialiste que par la droite libérale. 

Cette vague "dégagiste" renvoie à ce que le philosophe Giorgio Agamben nomme une "puissance destituante". Une destitution du modèle dominant qui passe par la déconstruction du fétichisme de l'abstraction et de la religion de l'économie pour permettre l'émergence de cette "sagesse commune" qui est l'étymologie même de l'écosophie. Le nouvel esprit du temps est celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. Comprendre ce nouvel esprit du temps, c'est détenir une clé d'interprétation qui permet de percevoir et de décrypter le sens de nombreux phénomènes sociaux et culturels comme autant d'éléments d'une même mutation.

Du Mème Orange au Mème Vert 

Si nous faisons régulièrement référence aux analyses de Michel Maffesoli c'est qu'elle permettent de déconstruire avec rigueur et profondeur l’esprit, l’épistémologie et les institutions de la "modernité". Une telle déconstruction permet en effet de mieux se libérer de l’emprise exercée par l’ancien modèle pour observer l’émergence du nouveau paradigme ainsi que les résistances rencontrées par celle-ci de la part d’une mentalité technocratique encore dominante dans les institutions. Cependant, la pensée de Maffesoli reste encore imprégnée d’une idéologie relativiste qui fut celle de sa génération. Il met au service de ce relativisme un corpus et une culture académique qui interdisent de penser le saut évolutif et qualitatif conduisant du pluralisme post-moderne vers cette « cosmodernité », intégrale et évolutionnaire, inspirant notre propre réflexion. 

S’il a bien analysé ce que le modèle de la Spirale Dynamique nomme le passage du Mème Orange – individualiste, réductionniste et rationaliste - au Mème Vert - communautaire, relativiste et pluraliste -, le passage de ce Mème Vert au Mème Jaune - intégratif, systémique et holistique - échappe encore en partie au radar du sociologue. Il n’empêche que M.Maffesoli est le représentant, au cœur même de l’institution, d’une régénération intellectuelle, épistémique et méthodologique, qui fait d’autant plus scandale qu’elle remet en question le paradigme dominant d’une pensée institutionnelle encore fortement identifiée au Mème Orange. 

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Entretien avec Michel Maffesoli 

FIGAROVOX.- Votre dernier livre s'intitule Ecosophie. Que signifie ce concept? En quoi se distingue-t-il de l'écologie? 

Michel MAFFESOLI.- Je parle d'Ecosophie (notion empruntée à Raimon Panikkar, philosophe hispano-hindou, 1918 - 2010) pour me différencier de l'écologie et surtout, puisqu'en France, à la différence d'autres pays européens elle n'est quasiment plus que ça, de l'écologie politique. L'écosophie est un nouveau paradigme écologique, un nouvel équilibre entre la matière et l'esprit.

L'écologie et l'écosophie traitent du rapport à la Nature. Mais leur conception de cette nature est différente. L'écologie parle du respect de la nature, de la préservation de la planète et des diverses espèces végétales et animales. Dans l'écosophie, l'homme n'est pas séparé de la nature, il en est un élément. Je parlerais dans un cas de respect de la nature et dans l'autre de communion avec la nature. Nous participons, nous appartenons à une commune nature. Pour prendre un exemple, l'écosophie considère que nous sommes, nous les hommes, une espèce animale. C'est en niant cette animalité que l'on peut aboutir à la bestialité ; et le XXème siècle n'est pas avare d'exemples en ce sens! 

Dans cette réflexion écosophique qui traite de notre rapport à la nature, au progrès technique, au Réel considéré dans toute son entièreté, rêve et imaginaire compris, aux sens, au monde et pour finir à ce que j'appelle au «sacral», je ne m'intéresse jamais au politique au sens habituel du terme. L'écologie a été raptée par les enjeux politiciens, par les projets et programmes visant à «améliorer» le monde au mépris d'un ordre des choses. Je considère qu'il est une «nature des choses» (de natura rerum) et que la prétention à la changer a conduit à cette dévastation du monde naturel et social que nous constatons. 

Pour le dire encore en d'autres mot, l'écologie reste dans la droite ligne du productivisme de la modernité alors que l'écosophie réhabilite une réflexion plus traditionnelle, plus enracinée, plus en phase avec la postmodernité naissante. En bref, la sensibilité écosophique est une sorte de métapolitique ; d'autant plus indispensable quand on voit comment dans les innombrables débats politiques le rien le dispute au néant! D'où la nécessité de mettre en perspective et de prendre de la hauteur. 

Qu'est-ce que les «écolos» ont loupé selon vous? 

Force est de constater qu'à ses débuts, l'écologie a eu le mérite de réhabiliter une nature bien oubliée dans l'idéologie du progrès. Mais elle est restée prisonnière, au moins dans les mouvements d'écologie politique, d'une conception «progressiste» du monde. C'est-à-dire d'une idéologie visant à transformer le monde, à se projeter dans un monde meilleur. Or cette volonté de transformation, cette projection dans des lendemains qui chantent est la négation d'une conception écosophique du monde. L'écosophie, c'est la sagesse de la maisonnée, la sagesse commune. «Oikos» en grec c'est la maisonnée, c'est-à-dire le lieu d'une grande famille élargie, d'un «domaine», une communauté. C'est donc le lieu qui fait lien en quelque sorte. 

Les écologistes se sont situés dans une optique moderne dans laquelle les individus se lient sur un projet commun, un programme politique et non pas là où ils sont pour affronter ensemble le monde tel qu'il est. En ce sens, les écologistes n'ont pas pris le tournant de la postmodernité, ils constituent, quoiqu'ils fassent, un parti politique comme les autres, très éloigné des préoccupations quotidiennes et spirituelles de l'opinion. Ils n'ont pas compris que c'est la «forme parti» qui est désuète. Dans leurs vaines querelles, ils participent à cette «théatrocratie» dont parle Platon, devenue politique spectacle ou selon l'expression de mon regretté ami Jean Baudrillard, pur «simulacre», n'intéressant plus personne! 

Le retour à la nature que vous décrivez sonne-t-il le glas du progrès? Est-ce la fin de notre civilisation? 

Je ne parle pas, me semble-t-il de «retour à la nature», je parle plutôt du resurgissement d'une sensibilité écosophique, c'est-à-dire d'une perception de la nature comme notre bien commun: les hommes, les espèces animales, les espèces végétales, minérales etc. mais même les objets participent du même monde, d'une même nature des choses. Je ne prône donc pas un «retour en arrière», ni même une décroissance. Je constate simplement que l'idéologie du progrès, ce progressisme dans lequel nous avons baigné depuis l'époque des Lumières, a certes produit de belles choses, des avancées scientifiques, médicales, un rallongement de la durée de vie, mais a également abouti aux catastrophes naturelles et humaines que l'on sait: le siècle dernier n'a pas été avare de destructions des hommes et du monde dans lequel ils vivent. 

La Spirale Dynamique, un modèle évolutionnaire.
Dès lors, ce que j'oppose à ce «progressisme», c'est une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré et le futur non pas projeté comme objectif à venir, mais en quelque sorte également intégré dans l'intensité du présent. Ce que j'ai appelé «l'instant éternel». Ou pour le dire autrement, en reprenant cette phrase de Léon Bloy: «Le prophète est celui qui se souvient de l'avenir». 

Je reprends souvent la distinction faite par la philosophie allemande entre culture et civilisation. La culture c'est l'instituant, la civilisation c'est l'institué. Il n'y a pas une ligne droite de l'histoire, progrès infini, nous conduisant de la barbarie à la civilisation. Non, l'histoire avance comme je l'ai dit, en spirale. Les époques (en Grec, «époque» signifie parenthèse) se succèdent. On ne peut pas parler de barbarie à propos des civilisations grecque, romaine, chinoise, indienne, amérindienne, chrétienne etc. Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. 

À certaines époques, le grand anthropologue, mon maître Gilbert Durand, l'a bien montré, ce qui domine est Prométhée, l'idéologie progressiste, l'esprit conquérant, l'imaginaire diurne, le glaive. À d'autres époques, c'est l'idéologie progressive qui s'impose, l'imaginaire nocturne, l'attachement à la terre Mère, la coupe plutôt que le glaive, c'est plutôt Dionysos la figure tutélaire. On ne peut donc à la rigueur parler que de "fin d'une civilisation" et non pas de fin de La civilisation. 

Reprenons donc ce que je disais sur la culture et la civilisation. Quand une époque se termine (la fin de l'Empire romain par exemple), une autre culture naît. Le christianisme succède au paganisme, l'organisation holistique de la féodalité succède à l'Empire ; à l'apogée de cette culture, on va parler de civilisation chrétienne, l'art gothique en liaison intime avec la scolastique médiévale (cf. Erwin Panofsky et son utilisation de la notion d'habitus de Saint Thomas d'Aquin). Puis toute civilisation étant mortelle, les valeurs communes qui ont été promues se saturent (comme une solution saline se sature et se solidifie) et une nouvelle culture surgit: c'est la Renaissance qui aboutira, via la philosophie des Lumières au triomphe du progressisme au 19ème siècle. 

Nous vivons, depuis les années 1950, un renouvellement de cet ordre ; un changement d'époque, un changement de paradigme. C'est ce que j'ai appelé avec d'autres, la postmodernité qui succède à la modernité. Notons bien: il ne s'agit pas ici de ce que je voudrais qui soit, je ne suis pas critique de la civilisation moderne, je constate, de manière tout à fait neutre, qu'un certain nombre des valeurs de la modernité, l'individualisme, le contrat social et dans une certaine mesure la démocratie représentative sont saturées. Elles n'agrègent plus les hommes entre eux, elles ne rassemblent plus. Elles ne fondent plus le vivre ensemble. 

Nicolas Hulot. Osons !
On peut le regretter, rien ne sert de le dénier. Je dis simplement, que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Et je suis attentif au nouveau paradigme qui surgit, petit à petit. C'est le paradigme écosophique. Pour l'heure c'est une culture, il s'affirme peu à peu, il agrège d'abord en secret, puis discrètement, puis il deviendra de plus en plus prégnant. Les divers mouvements qui agitent les jeunes générations, par exemple mouvements végétarien, Végan, localiste, mais aussi les échanges de savoir, les économies solidaires participent de ce bouillon culturel. Ce n'est ni mieux ni pire qu'avant, c'est autre chose, mais c'est ainsi. C'est pourquoi je ne parle jamais de la fin d'une civilisation, mais d'un changement d'époque. 

Je précise que parler de postmodernité ne signifie en rien être "antimoderne". C'est reconnaître que, par un processus de saturation, une manière d'être-ensemble, tout en cessant, voit émerger une autre forme du bien commun. Celui que l'école de Palo Alto nomme "proxémie", liant étroitement l'environnement naturel et l'environnement social. Pour le dire sous forme d'un oxymore, c'est d'un "enracinement dynamique" qu'il s'agit. 

Vous y voyez un enchantement du monde tandis que Michel Onfray y voit une forme de décadence. 

J'ai parlé souvent dans mes livres du "réenchantement du monde": en 1979 dans La conquête du présent, dans Le temps des tribus (1988), et dans Le réenchantement du monde (2007). Cette expression de "réenchantement" (j'insiste sur le ‘ré') fait écho, bien sûr, à l'analyse du sociologue allemand Max Weber qui parlait du rationalisme et de la technique comme "désenchantement du monde". Il faudrait d'ailleurs plutôt traduire l'expression allemande (Entzaüberung der Welt) par "démagification" et donc mon réenchantement par "remagification". 

Là encore, je me démarque nettement de ceux qui confondent pensée et jugement. Je constate qu'il y a un retour du sentiment religieux, une religiosité ambiante, un intérêt des jeunes générations pour diverses pratiques corporelles et spirituelles qui donnent un sens (signification) au présent, sans forcément se projeter dans un sens (but, projet) dans l'avenir. Est-ce une forme de décadence? Sûrement. Mais la décadence est une forme de transition d'un monde à un autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines. Je ne porte donc pas un regard nostalgique sur ce monde qui change, même si personnellement, nourri comme tous ceux de ma génération par la modernité, je peux adhérer ou non aux pratiques et valeurs postmodernes. 

Michel Maffesoli
Parler de «réenchantement du monde» n'est pas faire surgir tout à coup un monde à la Disney, dans lequel le bonheur est l'objectif commun. Non, ce serait plutôt constater l'extraordinaire essor des contes et légendes et autres personnages magiques dans notre monde actuel. Non pas des Blanche Neige ou Cendrillon passées à la Javel de l'Amérique moderne, mais des épopées mêlant cruauté et générosité, épisodes sombres et résurrections. Une redécouverte d'un monde en clair-obscur plutôt que le rêve aseptisé d'une société parfaite, égalitaire et transparente. Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. 

Selon vous, le retour à la nature s'accompagnerait du retour de Dieu. N'est-ce pas paradoxal? 

Vous avez raison, c'est paradoxal. Mais en se souvenant de ce que dit Goethe, chaque culture en son moment naissant (ou renaissant) est paradoxale. Pour une certaine conception des religions monothéistes, ce monde-ci est mauvais. Il convient donc d'atteindre La Cité de Dieu (Saint Augustin) ou un Paradis terrestre lointain. (cf. Karl Marx). Pour reprendre une expression augustinienne: "mundus est immundus". Ainsi la nature humaine, la Nature tout court est finie, mauvaise, menaçante. Le corps s'oppose à l'esprit ou à l'âme. Il est mortel, l'âme est immortelle. 

En revanche, il y a eu, tout au long de l'histoire du monde, des formes de spiritualité qui trouvaient dans les éléments naturels une expression du divin: le cycle des saisons, le cycle de l'eau, les diverses espèces vivantes, voilà autant de formes d'un «divin social» (Durkheim) ou plutôt sociétal. Ce «divin sociétal», c'est-à-dire l'expression du rapport entre Cosmos et micro-cosmos, ce que Gilbert Durand et Henri Corbin nomment mésocosme, voilà où je vois le retour de la déité, ce que je nomme «sacral».  De la même façon que l'imaginaire diurne et l'imaginaire nocturne se succèdent et s'expriment tour à tour en majeur et en mineur dans les époques, il y a un constant va-et-vient entre monothéisme (recherche du Dieu unique, de la verticalité, de la séparation entre l'âme et le corps ou entre l'esprit et la matière) et polythéisme. 

Ce polythéisme n'a jamais complètement disparu: de nombreuses pratiques du catholicisme populaire en témoignaient et on le retrouve dans la ferveur religieuse, fût-elle chrétienne aussi, en Amérique latine, en Asie, en Afrique. Mais maintenant, il resurgit et on peut noter que même les religions chrétiennes sont de plus en plus empreintes de croyances polythéistes connexes. Même les évangélistes protestants n'ont pas réussi à éradiquer les cultes de transe au Brésil! Pour reprendre l'expression de Maritain que je viens de citer, le "sacral", voilà qui redonne force et vigueur à la thématique de l'incarnation que la catholicisme populaire a su maintenir vivante: le culte des saints locaux, très lié à un territoire donné en témoigne! 

Vous liez biodiversité et multiculturalisme sociétal. Quel est le rapport entre respect de la nature et communautarisme? 

J'ai écrit, en collaboration avec Hélène Strohl un précédent livre (qui va ressortir très bientôt en poche, aux éditions du Cerf) intitulé La France étroite. Face à l'intégrisme laïc, l'idéal communautaire. Ce n'est qu'en France dès qu'on évoque le thème des solidarités communautaires, ces solidarités de proximité, fondées sur le partage de valeurs, d'un territoire, d'une histoire, d'un goût, d'une passion, d'une croyance, qu'on avance le spectre du "communautarisme". Comme si dans ce pays n'avaient jamais existé ni paroisses, ni villages, ni partis, ni associations, ni corporations, confréries, communautés religieuses etc. Comme si le grand rouleau compresseur d'une laïcité comprise comme l'absence de tout lien de proximité, de tout réseau, de toute entraide, de tout partage spirituel, n'avait laissé subsister comme idéal de solidarité que l'affiliation à la sécurité sociale! 

La sécurité sociale c'est une belle construction, permettant à tous d'être soignés dans des conditions à peu près égales, à toute vieille personne de ne pas mourir de faim et à beaucoup d'enfants de ne pas souffrir de la misère. Il n'empêche, la vie quotidienne exige que chacun puisse appartenir à une ou plutôt plusieurs communautés: celle de son travail, celle réunissant les anciens élèves de telle ou telle école, des communautés religieuses, culturelles, sportives. Des communautés de voisinage ou bien des communautés réunissant, via le Net, des personnes qui partagent un goût ou une passion. C'est dans ces communautés que s'exprime le vivre ensemble au jour le jour, c'est cela la solidarité de proximité. 

Il se trouve que du fait des évolutions technologiques, des transports, des échanges par Internet, des conditions de vie actuelles, ces communautés ne sont plus immuables et leurs appartenances pérennes. Chacun, de nos jours, appartient ou voudrait appartenir à plusieurs communautés. Ce que j'ai appelé le tribalisme. Alors bien sûr, cette "tribalisation" du monde, c'est pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur: toutes ces initiatives traduisant la générosité, la solidarité, la passion, les échanges. Le pire, le sectarisme, le dogmatisme, l'enfermement et le repli identitaire, voire la guerre. 

Mais contrairement à nombre de commentateurs, je pense que le seul moyen de lutter contre la guerre entre communautés, c'est de favoriser leur éclosion multiple, c'est de permettre que les vérités soient mises en relation, que personne ne puisse prétendre détenir La Vérité Unique. On le voit bien, si l'on étudie le parcours des jeunes radicalisés: ils souffrent la plupart du temps non pas d'un ancrage communautaire, voire communautariste, mais d'une absence d'enracinement qui les rend proies de n'importe quelle attraction intégriste et fanatique. 

Si la République Une et Indivisible a donné de fort belles choses, on doit reconnaître que rien n'est écrit dans le marbre et que la «Res publica», la chose publique, peut être tout aussi bien l'ajustement, a posteriori, des diverses communautés. C'est ce qui est en train, dans la crainte et le tremblement, de s'opérer de nos jours… 

Ne passez-vous pas totalement à côté de la dimension politique et totalitaire de l'idéologie islamique?

 …Vous avez raison de parler d'idéologie totalitaire, je dirais que c'est le cas de toute idéologie monothéiste: le 20ème siècle n'a pas été avare en cruautés barbares à grande échelle, si l'on pense aux divers totalitarismes, nazi et communistes. Les livres de Thierry Wolton (Histoire globale du communisme, tome I, Les bourreaux, tomeII, les victimes, éditions Grasset, 2016) le montrent bien. L'idéologie nazie, l'idéologie communiste, l'idéologie islamiste peuvent servir de base à ces tentatives totalitaires, elles sont construites sur le même fondement de croyance en un paradis céleste ou terrestre (la société aryenne, la société communiste, le Paradis céleste islamique) et peuvent se développer de manière barbare dès lors qu'elles ne sont pas contrebalancées par d'autres croyances.

Le relativisme n'est pas la négation de toute vérité, c'est la mise en relation d'une vérité avec les autres vérités. C'est pourquoi, il me semble que l'inscription communautaire de l'époque actuelle, postmoderne, peut permettre mieux qu'un nationalisme raidi, de combattre la tentation totalitaire. Les appartenances multiples, la mise en relation des croyances et modes de vie, la possibilité de sincérités successives, voilà autant de soupapes à la menace que fait peser une idéologie totalitaire et monovoque. Biodiversité et idéodiversité, pluralisme des valeurs, polythéisme, voilà autant d'antidotes à la menace totalitaire. C'est cela le retour du naturalisme qui est le cœur battant de l'époque postmoderne! 

Ressources

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde Figarovox. 17/03/2017. Entretien de Michel Maffesoli avec Alexandre Devecchio. 

Écosophie de Michel Maffesoli  Éditions du Cerf


La post-modernité marque la fin de la république une et indivisible. Entretien avec Michel Maffesoli. Site Philitt

Raimon Pannikar  Wikipédia /   Raimon Pannikar - Présentation in L'encyclopédie de l'Agora

Raimon Pannikar et Arne Naess en dialogue J.C Vlaverde  Site Raimon-Pannikar.com

Pourquoi Macron est (vraiment) un mutant ou l'approche intégrale appliquée au leadership politique Philippe Joannis Site Linked in

Vers une théorie de la puissance destituante  Giorgio Agamben Site Lundi Matin

Pour un processus destituant  Eric Hazan et Julien Coupat Site Libération

Dans Le Journal Intégral

Entre l’Ancien et le Nouveau Monde (3) Un homme de Retard  Sur l’homme post-moderne et la pensée de Michel Maffesoli